ÉTHIOPIE
Le cadre juridique de la liberté religieuse et son application effective
La Constitution éthiopienne de 1994 consacre, à l’article 11, alinéa 1er, le principe de séparation entre l’État et la religion. L’article 11, alinéa 2, ajoute qu’il n’y aura pas de religion d’État, et l’article 11, alinéa 3, dispose que l’État ne doit pas s’immiscer dans les affaires religieuses, ni la religion dans les affaires de l’État. L’article 27, alinéa 1er, reconnaît la liberté de conscience et de religion, y compris la liberté, « individuellement ou collectivement, tant en public qu’en privé, de manifester sa religion ou ses croyances par le culte, les pratiques rituelles et l’enseignement ». L’article 27, aliéna 2, établit le droit de créer des établissements pour propager des croyances religieuses, tandis que l’article 27, aliéna 3, garantit la liberté de chacun d’avoir les croyances de son choix. L’article 27, aliéna 4, garantit le droit des parents d’éduquer leurs enfants conformément à leurs convictions[1].
Le préambule de la Constitution exprime l’intention de « garantir une paix durable, assurer un ordre démocratique et promouvoir notre développement économique et social », qui sera basé sur « notre riche et fier héritage culturel » et « une interaction continue à divers niveaux »[2].
La Constitution interdit l’instruction religieuse dans toutes les écoles, tant publiques que privées. L’article 90, alinéa 2, dispose : « L’éducation doit être dispensée d’une manière qui soit exempte de toute influence religieuse, de tout parti pris politique ou de préjugés culturels. » L’instruction religieuse est autorisée dans les églises et les mosquées.
La Proclamation révisée sur l’enregistrement des partis politiques de 2008 (article 11, alinéa 5) interdit aux organisations religieuses de s’enregistrer en tant que partis politiques[3].
En vertu d’une loi introduite en février 2009, appelée Proclamation sur les associations et organismes de bienfaisance, toutes les Églises et tous les groupes religieux sont considérés comme des organisations caritatives et, en tant que telles, elles sont tenues de présenter une demande d’inscription au ministère de la Justice afin d’être reconnues en tant que personnes morales[4]. Elles doivent renouveler cette demande tous les trois ans. En l’absence d’un tel enregistrement, elles ne peuvent entreprendre certaines activités telles que l’ouverture d’un compte en banque ou être représentées en justice. L’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo (ÉOÉT) et le Conseil suprême éthiopien des affaires islamiques sont exemptés de ce processus de renouvellement de trois ans. Les Églises et autres organismes spécialisés dans les œuvres de bienfaisance et le développement sont tenus de s’inscrire auprès de l’Agence des associations et organismes de bienfaisance, séparément de l’entité religieuse à laquelle ils appartiennent, et sont donc soumis à la législation en vigueur sur les ONG.
Les œuvres de charité qui reçoivent plus de 10 pourcents de leur financement de l’étranger ne sont pas autorisées à faire campagne sur les droits de l’homme et des personnes handicapées ou sur l’égalité des genres. Cependant, elles sont autorisées à poursuivre des activités caritatives qui ne sont pas axées sur la défense d’intérêts, par exemple établir des hospices, mettre en place des projets agricoles ou réaliser des opérations de reforestation[5].
Les demandes d’enregistrement en tant que groupe religieux relèvent de la Direction des affaires religieuses et confessionnelles du ministère de la Paix. L’enregistrement accorde aux organisations religieuses un statut juridique qui donne à leurs membres le droit de se rassembler, d’obtenir des terres pour construire des lieux de culte et de construire des cimetières[6]. Les groupes religieux doivent déposer des rapports annuels et publier des états financiers.
L’Éthiopie est ethniquement très diversifiée et se définit comme un pays de « nations, nationalités et peuples » distincts (article 8, alinéa 1er, de la Constitution de 1994). Plus de 80 langues sont parlées dans le pays. Les locuteurs de l’amharique, de l’oromo, du tigrigna et du somali constituent environ les deux tiers de la population[7]. L’article 5 de la Constitution de 1995 accorde un statut égal à toutes les langues éthiopiennes, et autorise chacun des onze États[8] régionaux du pays (article 47, alinéa 1er) à choisir sa propre langue de travail. Cependant, l’amharique est la seule langue de travail du gouvernement fédéral éthiopien. Cela s’est avéré être une pomme de discorde entre les plus grands groupes ethniques du pays, et a également eu des implications dans le domaine religieux.’ En 2020, le gouvernement central a ajouté l’afan oromo, l’afar, le somali et le tigrinya dans la liste des langues officielles[9].
En plus de sa diversité linguistique, l’Éthiopie se caractérise par une grande diversité religieuse dans une société profondément religieuse. Il y a environ 63 pourcents de chrétiens et 34 pourcents de musulmans dans une population de plus de 130 millions d’habitants. Les chrétiens orthodoxes représentent environ 44 pourcents de la population, en particulier dans les États du Tigré et de l’Amhara et dans certaines parties de l’Oromia, tandis que les musulmans sunnites représentent un peu plus de la moitié de la population de l’Oromia et sont dominants dans les régions de Somali et d’Afar. Les chrétiens évangéliques et pentecôtistes représentent environ 19 pourcents, et c’est surtout dans le sud-ouest qu’ils sont fortement concentrés. Les catholiques représentent environ 0,7 pourcent de la population[10].
Les membres de l’ethnie Amhara, les Tigréens et les locuteurs d’autres langues sémitiques, qui sont en grande partie des chrétiens orthodoxes, vivent dans les hautes terres du nord. Historiquement, ils ont dominé la vie politique du pays.’ La plupart des musulmans, des protestants et des adeptes des croyances autochtones ont tendance à vivre dans les basses terres du sud et de l’est du pays[11].
Une loi de 2008 a érigé en infraction pénale l’incitation à l’hostilité entre les religions par le biais des médias[12], ainsi que le blasphème et la diffamation des chefs religieux[13]. Diverses initiatives du gouvernement et de la société civile ont eu pour but de promouvoir une coexistence harmonieuse entre les religions, ainsi que de prévenir et de résoudre les conflits de nature religieuse. Le gouvernement a créé un Conseil national interconfessionnel pour la paix[14], qui collabore avec les gouvernements locaux pour favoriser la coexistence religieuse.
Le gouvernement n’accorde pas de visas permanents aux travailleurs religieux étrangers, à moins qu’ils ne soient impliqués dans des projets de développement gérés par des ONG enregistrées affiliées à leurs Églises respectives. Normalement, cette politique ne s’applique pas à l’Église Orthodoxe Éthiopienne Tewahedo. Étant donné que l’Église catholique est considérée comme un organisme de bienfaisance, le personnel religieux étranger n’est pas autorisé à prendre sa retraite en Éthiopie, mais peut continuer à travailler au-delà de l’âge de 65 ans.
En avril 2021, l’Éthiopie a adopté d’importantes réformes dans le domaine des médias, avec l’adoption de la Proclamation sur les Médias n° 1238/2021, qui est entrée en vigueur le 5 avril 2021. Pour la première fois dans l’histoire du pays, la législation a permis aux organisations religieuses de demander des licences de diffusion. Bien que ces licences soient limitées aux plateformes Internet et satellite, la réforme a représenté un changement notable dans le paysage médiatique éthiopien, en reconnaissant formellement le rôle des institutions religieuses dans la sphère de la communication publique et en leur permettant d’atteindre des audiences plus larges par des canaux autorisés[15].
Certaines fêtes religieuses chrétiennes ou musulmanes sont des jours fériés. Parmi les jours fériés officiels, il y a la Noël orthodoxe, l’Épiphanie, le Vendredi Saint, Pâques, Meskel (la Découverte de la Vraie Croix), l’Aïd al-Adha, Mawlid (naissance du Prophète Muhammad) et l’Aïd al-Fitr[16]. Les agents publics musulmans peuvent prendre une pause de deux heures pour la prière du vendredi, mais cela ne s’applique pas aux employés du secteur privé[17].
Les tribunaux de la charia sont compétents dans les affaires de statut personnel lorsque les deux parties sont musulmanes et acceptent de s’y soumettre[18].
Addis-Abeba abrite l’Union africaine, la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique, la Chambre de commerce et d’industrie panafricaine et la Force africaine de réserve.
Incidents et développements
Abiy Ahmed, un éthiopien d’ethnie Oromo et chrétien pentecôtiste, est Premier ministre de l’Éthiopie depuis avril 2018 et a reçu le prix Nobel de la paix en 2019 pour son rôle dans la résolution du conflit frontalier avec l’Érythrée[19]. Au cours des premières années de son mandat, le gouvernement a libéré des milliers de prisonniers politiques, a accueilli des figures de l’opposition en exil et des théologiens, et a rouvert des médias auparavant interdits. La tolérance religieuse et la menace de radicalisation sont devenues des thèmes centraux du discours public, Abiy Ahmed promouvant le dialogue interreligieux et la coopération entre les chefs religieux chrétiens et musulmans[20]. Au début, ces efforts ont favorisé un environnement civique plus ouvert. Cependant, la situation est devenue de plus en plus complexe ces dernières années, en raison de la résurgence de conflits internes et de restrictions imposées par l’État — en particulier dans les régions de l’Amhara et du Tigré — impliquant de nouveaux défis pour les libertés civiles et la coexistence interreligieuse.
Depuis le début de 2023, les tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée ont ressurgi, principalement en raison d’un changement de dynamique au lendemain de la guerre du Tigré. Bien que l’Accord de Pretoria de novembre 2022 ait mis fin à la plupart des hostilités entre l’Éthiopie et le Front de libération du Peuple du Tigré (TPLF), la présence continue des troupes érythréennes au Tigré a alimenté la méfiance à Addis-Abeba. Au début de 2025, l’Érythrée a lancé une mobilisation militaire totale et l’Éthiopie a déployé des forces à la frontière, intensifiant les craintes d’un retour du conflit. Cette escalade est liée à l’exclusion de l’Érythrée du processus de paix, aux désirs de l’Éthiopie d’avoir un accès à la mer Rouge, et aux divisions internes au sein du TPLF.
Le conflit dans le nord de l’Éthiopie a éclaté après qu’Abiy Ahmed eut reporté sine die les élections parlementaires prévues pour août 2020, ce que les Tigréens ont considéré comme une attaque contre la démocratie. Après qu’ils eurent organisé des élections dans leur propre région, le gouvernement central a suspendu le financement et a coupé les liens, ce que l’administration du Tigré a qualifié de « déclaration de guerre ».
En novembre 2020, le Front de libération du Peuple du Tigré (TPLF) a été accusé d’avoir attaqué une base des Forces de défense nationale éthiopiennes dans la capitale tigréenne de Melelle pour voler des armes, un incident qui a déclenché une guerre à grande échelle. En réponse, les Forces de défense nationale éthiopiennes – soutenues par l’armée érythréenne et des milices ethniques alliées – se sont engagées dans des combats contre le TPLF, les Forces de défense du Tigré, et d’autres groupes rebelles tels que l’Armée de libération oromo[21].
Le TPLF, autrefois la force dominante au sein de la coalition du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien, s’était replié dans son bastion régional du Tigré après avoir perdu le pouvoir national en 2018. Les tensions croissantes liées à la marginalisation politique et aux disputes territoriales ont finalement dégénéré en guerre ouverte.
Le conflit a causé d’immenses dégâts, notamment des atrocités généralisées contre des civils et les communautés religieuses. Des centaines de membres du clergé chrétien ont été tués, de nombreux lieux de culte ont été détruits et des massacres de masse ont eu lieu pendant les fêtes religieuses, notamment le massacre de 160 fidèles à Maryam Dengelat par l’armée érythréenne. Après avoir dénoncé les violences, le Patriarche de l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo aurait été placé en résidence surveillée. Dans le cadre d’un autre acte de répression religieuse, 17 membres d’un centre éducatif salésien d’Addis-Abeba, dont des prêtres et des membres du personnel, ont été arrêtés arbitrairement en novembre 2021 et emmenés dans un lieu tenu secret[22].
Malgré des violences continues, les efforts de paix ont progressivement progressé. Une trêve temporaire déclarée en mars 2022 n’a pas réussi à tenir. Le gouvernement a alors obtenu une série de victoires militaires grâce à l’utilisation de drones fournis par la Turquie, entraînant de nombreuses victimes civiles, y compris des enfants[23]. Les Tigréens ont accepté une trêve humanitaire[24], et le 2 novembre 2022, le gouvernement éthiopien et le TPLF ont signé un accord de cessez-le-feu en Afrique du Sud, négocié par l’Union africaine[25]. Bien que provisoire, l’accord a marqué une étape significative vers la fin du conflit.
À la suite du cessez-le-feu, les évêques catholiques du pays ont publié un message à la fin de leur assemblée ordinaire annuelle, encourageant les parties à travailler « diligemment » pour une paix durable[26].
Malgré cela, depuis 2023 l’Éthiopie a connu une forte escalade des troubles violents, principalement en raison de l’activité des insurgés dans les régions d’Oromia et d’Amhara. En Oromia, l’Armée de Libération Oromo a été responsable d’enlèvements et d’extorsions à grande échelle, accroissant l’insécurité parmi les civils et les travailleurs étrangers[27]. Bien qu’un accord de paix partiel ait été atteint en décembre 2024 avec une faction de l’Armée de Libération Oromo, les violences sporadiques ont continué[28].
Dans la région amhara[29], une rébellion de grande ampleur a éclaté à la mi-2023 en réponse aux efforts du gouvernement pour désarmer les milices locales qui avaient soutenu le gouvernement dans la lutte contre le TPLF. La milice Fano a mené une insurrection soutenue, provoquant des frappes de drones, des arrestations arbitraires et de lourdes pertes civiles. En réaction, le gouvernement fédéral a imposé un état d’urgence d’août 2023 à juin 2024[30].
Le groupe terroriste Al-Shabaab continue de constituer une menace sérieuse le long de la frontière entre la Somalie et l’Éthiopie, en particulier dans la région de Bale, où environ mille combattants demeurent actifs. Bien qu’aucune attaque de grande ampleur n’ait été enregistrée ces derniers mois, le groupe a persisté à tester les défenses éthiopiennes et a mené des actes de violence ciblés[31]. En réponse, l’Éthiopie a renforcé les mesures de sécurité intérieure et maintenu son implication militaire en Somalie[32]. Cependant, la coopération régionale en matière de lutte contre le terrorisme est de plus en plus mise à rude épreuve en raison des tensions croissantes avec le gouvernement somalien - tensions aggravées par l’accord de l’Éthiopie avec le Somaliland qui lui donne accès au golfe d’Aden[33]. Dans ce contexte, Al-Shabaab continue de représenter une menace tangible pour la stabilité interne de l’Éthiopie et pour l’architecture de sécurité plus large de la Corne de l’Afrique.
Les chrétiens dans des régions telles que l’État du Somali (dans l’est de l’Éthiopie) et certaines parties de l’Oromia ont subi des attaques de la part de foules islamiques et ont souvent été privés d’accès aux ressources communautaires partagées, entraînant une exclusion sociale et une vulnérabilité accrue. Ce sont surtout les convertis au protestantisme non traditionnel vivant dans des zones où la présence musulmane ou orthodoxe éthiopienne est forte qui ont subi des pressions croissantes, ont été isolés socialement, et dans certains cas, ont été confrontés à des violences physiques[34].
En janvier 2023, le Saint-Synode de l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo (EOTC) a excommunié trois archevêques et 25 évêques. Les archevêques avaient essayé d’établir un synode rival pour créer un patriarcat séparé pour la région Oromo. Ceux qui se sont inquiétés du schisme au sein de l’Église l’ont vu comme étant motivé par une politique identitaire dans laquelle les chefs de l’Église souhaitaient établir un patriarcat reflétant les arrangements politiques et administratifs actuels basés sur l’origine ethnique[35]. Les trois archevêques qui ont initié la rupture ont déclaré que l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo ne nommait pas d’évêques de la région Oromo, mais plutôt qu’ils « nomment des pères spirituels d’une seule région (Amhara) ».
En février 2023, les 25 évêques ont accepté de renoncer à leurs titres et de revenir à leurs anciennes fonctions[36], tandis que le synode basé à Addis-Abeba a convenu de fournir des services et des cours dans les langues locales pour répondre aux demandes de la population. Les séminaires formeront également des ministres du culte locaux pour comprendre les langues natives de la population dans le pays. Bien qu’il existe une résolution entre les anciens évêques en désaccord et les chefs religieux, il est à craindre que cet incident ne provoque des tensions et exacerbe les rivalités religieuses et ethniques.
Le 31 mai 2023, les forces de sécurité éthiopiennes ont dispersé violemment des manifestations de masse près de la Grande Mosquée Anwar à Addis-Abeba. Les manifestations ont été déclenchées par la démolition d’au moins 19 mosquées dans la zone urbaine en pleine expansion de la ville de Sheger, apparemment liée aux initiatives de réaménagement du gouvernement. Selon la Commission éthiopienne des droits de l’homme (EHRC), environ 140 personnes ont été arrêtées au motif qu’elles auraient participé à des manifestations violentes[37].
Les institutions islamiques du pays ont fermement condamné l’usage excessif de la force et la réponse judiciaire, accusant les autorités de cibler les musulmans qui défendaient pacifiquement leurs droits. Quelques jours plus tôt, le 26 mai, les forces de sécurité avaient ouvert le feu sur des musulmans qui organisaient une manifestation pacifique après les prières du vendredi, faisant au moins deux morts, de nombreux blessés et des dizaines d’arrestations[38].
En septembre 2023, la célébration de Demera, qui commémore la découverte de la Croix du Christ par Sainte Hélène au 4ème siècle à Jérusalem, a eu lieu sous le contrôle étroit du gouvernement. Les participants au festival avaient l’interdiction de porter les couleurs nationales, et ils ont reçu l’ordre de s’habiller en blanc. Le seul drapeau utilisé lors de la célébration était celui de l’Église orthodoxe éthiopienne Tewhedo[39].
En février 2024, 80 adeptes d’un culte appelé « Église des Disciples du Christ » ont voyagé de l’est de l’Ouganda vers l’Éthiopie, après que leur pasteur, Simon Opolot, leur eut dit qu’ils allaient « rencontrer Jésus-Christ » et que le monde prendrait fin après qu’ils auront jeûné pendant 40 jours. Les autorités éthiopiennes ont trouvé les membres du groupe en état de grande faiblesse, groupe principalement composé d’enseignants et de fonctionnaires, et les ont rapatriés en Ouganda[40].
Une étude de février 2024 intitulée « Médias et religion en Éthiopie » a révélé que les réformes constitutionnelles récentes et les réglementations dans le domaine des médias avaient significativement redessiné la relation entre la religion, les médias et l’État. Bien que la Proclamation sur les Médias de 2021 ait permis aux organisations religieuses de demander des licences de diffusion, le gouvernement a adopté une approche prudente. Entre 2021 et 2023, environ 50 groupes religieux ont obtenu des licences. Cependant, ces licences sont limitées à la diffusion sur internet et par satellite, excluant l’accès à la radio locale ou à la télévision terrestre. En même temps, l’expression religieuse est devenue plus visible dans les médias grand public. Les chaînes publiques montrent de plus en plus de présentateurs portant des symboles religieux visibles – tels que des croix orthodoxes ou des hidjabs musulmans – reflétant une acceptation croissante de l’identité religieuse dans la sphère publique. La foi évangélique ouverte du Premier ministre Abiy Ahmed a également contribué à ce changement, renforçant l’importance de la religion dans le discours national[41].
En août 2024, le synode de l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo a présenté des excuses pour n’avoir pas appelé à la paix pendant la guerre avec le Tigré, mais des voix critiques ont déclaré que les excuses du synode n’allaient pas assez loin. En 2021, les évêques du Tigré avaient coupé leurs liens avec le synode en signe de protestation contre son incapacité à condamner la guerre, et avaient été excommuniés. L’un des évêques dissidents, Petros Haileselassie, a déclaré que les chefs de l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo étaient devenus « des partisans et des chefs de la guerre génocidaire »[42].
En décembre 2024, des étudiants musulmans de la zone centrale de la région du Tigré ont protesté contre une interdiction du hidjab qui, selon eux, les empêcherait d’aller à l’école et violerait leurs droits. Le Conseil islamique a rencontré le Bureau de la paix et de la sécurité d’Addis-Abeba, la police et le département de l’éducation et a obtenu la réintégration des étudiants[43].
En septembre 2024 à Addis-Abeba, le Directeur Général du Ministère des Affaires Étrangères, Semunegus Hailegiorgis, a réaffirmé l’engagement de l’Éthiopie envers les Conventions de Genève, dont le 75ème anniversaire était célébré[44]. Selon l’article 9, alinéa 4, de la Constitution, tous les accords internationaux ratifiés par l’Éthiopie font partie intégrante de la législation du pays[45]. L’article 24 de la Première Convention de Genève dispose que « le personnel sanitaire… seront respectés et protégés en toutes circonstances »[46].
En décembre 2024, les évêques catholiques d’Éthiopie ont lancé un appel pressant à la paix à l’approche de Noël. Dans le message final de leur assemblée ordinaire, ils ont exhorté les fidèles et les dirigeants nationaux à s’inspirer du « Roi de la Paix » et à promouvoir la coexistence pacifique au milieu des tensions ethniques et des crises humanitaires en cours. En soulignant l’Avent comme un temps d’espoir et de promesse divine, ils ont appelé chacun à devenir artisan de paix. Les évêques ont également condamné l’impact du conflit sur la mission de l’Église, notant que les paroisses étaient devenues inaccessibles, que des institutions avaient été endommagées et que des personnels étaient contraints de travailler dans l’insécurité[47].
En 2025, un conflit dans le nord du pays a ravivé l’émigration des juifs vers Israël, avec un premier groupe de 26 personnes partant en février et des dizaines d’autres se préparant à partir. Ils rejoindront environ 160 000 juifs Beta Israël qui ont quitté l’Éthiopie depuis les années 1980 pour la Terre Sainte. Pendant ce temps, l’émigration vers Israël de la communauté Falash Mura – des juifs éthiopiens ayant adopté la foi chrétienne – a été suspendue, en partie à cause de l’insécurité ayant suivi l’attaque du Hamas en octobre 2023 et en partie à cause des objections des juifs d’Israël[48].
Perspectives pour la liberté religieuse
Bien que l’accord de paix de 2022 entre le gouvernement fédéral et le TPLF ait constitué un tournant crucial, la paix en Éthiopie reste fragile. Les facteurs sous-jacents du conflit — rivalités ethniques, déséquilibres de pouvoir et griefs profondément enracinés — persistent. L’insurrection en Amhara, la violence continue en Oromia et les tensions croissantes avec l’Érythrée contribuent à un climat d’incertitude. Les acteurs religieux continuent de subir les conséquences de cette instabilité : des membres du clergé chrétien ont été tués, des lieux de culte détruits et des communautés religieuses ciblées dans un contexte de violence politique et ethnique plus large. La mission pastorale de l’Église a également été gravement perturbée, des paroisses étant rendues inaccessibles et des membres du clergé contraints de travailler dans des conditions précaires.
La coexistence interreligieuse a été de plus en plus mise à l’épreuve, en particulier dans des régions comme l’État de Somali et certaines parties de l’Oromia. Des tensions ont également émergé au sein des communautés religieuses elles-mêmes. Au début de 2023, un schisme au sein de l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo a mis en lumière le lien étroit entre le leadership religieux et l’identité ethnique. En décembre 2024, les manifestations des étudiants musulmans du Tigré contre l’application d’une interdiction du hidjab ont souligné les frictions continues entre la pratique religieuse et la politique administrative. Ces développements reflètent la vulnérabilité plus large des minorités religieuses, des convertis et d’autres groupes marginalisés vivant dans des zones dominées par de plus grands groupes religieux ou ethniques.
La persistance de l’instabilité, la politisation de l’identité religieuse et les épisodes récurrents de violence motivée par la religion suggèrent que les conditions globales de la liberté religieuse restent largement inchangées.
Sources