PAKISTAN
Le cadre juridique de la liberté religieuse et son application effective
Le Pakistan a été fondé en tant qu’État laïc au moment de la partition de l’Inde britannique en 1947. Ce n’est que progressivement que les musulmans plus militants du pays ont affirmé une orientation islamique distincte sous la dictature du général Mohammad Zia-ul-Haq, au pouvoir de 1977 à 1988, alors que la loi islamique (Shari’ah) jouait un rôle de plus en plus important dans le système juridique pakistanais.
La population est presque entièrement musulmane, principalement composée de sunnites, dont 90 % suivent les préceptes de l’école hanafite. Les chiites représentent un pourcentage plus faible (10-15 %).Les minorités religieuses non musulmanes, qui comprennent des chrétiens, des hindous et des ahmadis, constituent environ 3 % de la population[1].
Les principaux groupes ethniques sont le Pendjabis (44,7%), les Pachtounes (Pathan) (15,4%), les Sindhis (14,1%), les Saraikis (8,4%), les Muhajirs (7,6%), les Baloutches (3,6%), et autres (6,3%)[2].
Le Pakistan est signataire de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 (DUDH) et a ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) en 2010. Il est donc obligé, conformément à l’article 18, de protéger la liberté de pensée, de conscience et de religion de sa population.
Bien que l’article 2 de la Constitution pakistanaise de 1973 (réinstaurée en 2002, amendée en 2018)[3] dispose que « l’Islam est religion d’État du Pakistan », la charte garantit également certains droits des minorités religieuses. Dans son préambule, il est dit que « des dispositions adéquates doivent être prises pour que les minorités professent et pratiquent librement leurs religions et développent leurs propres cultures »[4]. L’article 20, points a et b, reconnaît que « chaque citoyen a le droit de professer, pratiquer et propager sa religion », et que « chaque confession religieuse et chaque branche de celle-ci a le droit d’établir, de maintenir et de gérer ses institutions religieuses ».
L’article 21 dispose que « nul ne peut être contraint de payer un impôt spécial dont les recettes seront dépensées pour la propagation ou l’entretien d’une religion autre que la sienne ». L’article 22, alinéa 1er, réglemente « les garanties concernant les établissements d’enseignement en matière de religion ». Il dispose clairement que « aucune personne qui fréquente un établissement d’enseignement ne doit être tenue de recevoir des cours d’instruction religieuse ». L’article 22, alinéa 3, point a, dispose que « aucune communauté ou confession religieuse ne sera empêchée de fournir une instruction religieuse à ses élèves dans un établissement scolaire entièrement géré par cette communauté ou confession ». De plus, l’article 22, alinéa 3, point b, dispose que « aucun citoyen ne peut se voir refuser l’admission dans un établissement d’enseignement bénéficiant d’une aide publique, sur la seule base de sa race, de sa religion, de sa caste ou de son lieu de naissance ».
Cependant, en pratique, ces dispositions ne semblent être que partiellement mises en œuvre, notamment suite à l’introduction en 2021 par le gouvernement d’Imran Khan du « Curriculum National Unique » (SNC)[5] pour les écoles primaires et confessionnelles, qui a ensuite été rebaptisé Programme National du Pakistan en juillet 2022[6]. Le SNC a suscité de vives critiques de la part des experts en éducation et des défenseurs des droits de l’homme, en raison de son manque d’inclusivité et de l’importance excessive qu’il accorde au contenu religieux islamique au détriment des croyances minoritaires[7].
En janvier 2024, le ministère fédéral de l’Éducation et de la Formation professionnelle du Pakistan a approuvé le Programme d’instruction religieuse de 2023 (REC), une réforme significative pour les classes du début du primaire à la fin du secondaire, qui répond aux revendications de longue date en faveur d’une plus grande inclusivité. Auparavant, les études islamiques étaient obligatoires pour tous les élèves, quel que soit leur appartenance religieuse. Le nouveau programme permet aux élèves non musulmans d’étudier leurs propres traditions religieuses – bahaïsme, bouddhisme, christianisme, hindouisme, kalasha, sikhisme et zoroastrisme[8]. Saluée par les communautés minoritaires, la réforme promeut la diversité religieuse et représente une avancée majeure vers l’égalité des chances dans l’éducation au Pakistan[9].
En 2024, le Pakistan a adopté la Loi sur l’enregistrement des madrasas de 2024, officiellement intitulée Loi sur l’enregistrement des associations (amendement) de 2024. Cette législation constitue une réforme significative visant à réglementer et à intégrer les madrasas (écoles islamiques) dans le cadre éducatif plus large du pays. Approuvé en décembre 2024, la loi impose l’enregistrement obligatoire de toutes les madrasas, la soumission de rapports annuels et la mise en œuvre d’audits financiers pour promouvoir la transparence et la responsabilité. La législation interdit en outre les contenus qui promeuvent le militantisme ou le sectarisme, elle encourage l’inclusion progressive de matières académiques contemporaines et permet une instruction religieuse comparée dans les programmes des madrasas. En remplaçant la Loi sur l’enregistrement des associations de 1860, devenue obsolète, et en transférant la supervision des autorités locales aux autorités nationales, l’amendement vise à améliorer la gouvernance et à garantir l’alignement entre les normes éducatives religieuses et nationales[10]. Néanmoins, malgré certains développements positifs, plusieurs études indiquent que le chemin vers l’élimination de la discrimination à l’encontre des minorités dans le domaine de l’éducation reste long et difficile, comme le détaillera la section sur les incidents[11].
Une disposition discriminatoire dans la Constitution pakistanaise est l’article 41, qui dispose que « nul ne peut être élu Président à moins d’être musulman ». L’article 91, alinéa 3, prévoit que le Premier ministre doit également être musulman. Conformément à l’article 203, la Cour islamique fédérale a le pouvoir d’invalider toute loi contraire à l’islam ou de suggérer des amendements à celle-ci[12].
L’article 260, alinéa 3, de la Constitution établit une distinction entre musulmans et non-musulmans, ce qui favorise des attitudes discriminatoires basées sur la religion. Il dispose également que la communauté ahmadie est une minorité non musulmane.
Les lois dites sur le blasphème, ajoutées par le général Zia-ul-Haq entre 1982 et 1986 au Code pénal pakistanais (CPP)[13] – à savoir les articles 295-B, 295-C, 298-A, 298-B, 298-C – restreignent sévèrement la liberté de religion. Profaner le Coran et insulter Muhammad sont tous deux des infractions passibles de peines, respectivement, de réclusion à perpétuité et de mort. Le concept de « blasphème » est assez large et fait souvent l’objet d’abus, avec divers types de comportement punis, y compris l’irrévérence envers les personnes, les objets de culte, les coutumes et les croyances.
En incorporant les articles 298-B et 298-C au Code pénal pakistanais (CPP), le général Zia-ul-Haq a érigé en infraction pénale le fait pour les ahmadis de se déclarer musulmans, d’employer des termes et des appellations associés au prophète Muhammad, d’utiliser des pratiques musulmanes dans le culte ou de propager leur foi.
Une protection générale contre toute forme d’offense et de diffamation est formellement reconnue pour toutes les religions aux articles 295, 295-A et 298, mais les articles 295-B, 295-C, 298-A, 298-B et 298-C ne visent que des comportements se référant à l’outrage à la religion islamique. Puisque le système légal pakistanais est basé non seulement sur le droit commun mais aussi sur la charia, les règles en question ne s’appliquent qu’en faveur de l’islam[14]. Il n’est donc pas surprenant que, depuis la création du Pakistan en 1947 jusqu’en 1986, à peine six cas de blasphème aient été enregistrés, tandis qu’après l’introduction des articles susmentionnés, il y ait eu 2 449 cas entre 1987 et 2023, selon le Centre pour la justice sociale (CJS) basé à Lahore[15].
De plus, le nombre de membres des minorités religieuses accusés de blasphème est fortement disproportionné par rapport à leur pourcentage dans la population. Le plus grand nombre d’accusés (1 279, soit 52,23 %) sont des musulmans, suivis des ahmadis (783, soit 31,93 %), des chrétiens (291, soit 11,88 %), des hindous (45, soit 1,84 %), tandis que dans 52 cas (2,12 %), la religion de l’accusé n’a pas pu être confirmée. Cela signifie que 45,6 % des accusations - soit 1 118 cas - sont dirigées contre des membres de communautés minoritaires, un chiffre fortement disproportionné par rapport à leur taille démographique, qui est de seulement 3,5 % de la population[16].
De plus, le nombre élevé de meurtres et de violences qui se produisent en raison d’accusations de blasphème continue d’être une préoccupation majeure. Les affaires survenues à Nankana Sahib, Jaranwala, Sargodha, Madyan et Umerkot, pendant la période faisant l’objet du présent rapport, en sont une illustration[17]. Entre 1994 et 2024, un total de 109 individus accusés de blasphème ont été tués au Pakistan, en-dehors de toute procédure, dans le cadre de violences de masse. Parmi les victimes, il y avait 67 musulmans (64 %), 26 chrétiens (25 %), sept ahmadis, un hindou et un bouddhiste, tandis que l’appartenance religieuse de deux des victimes est demeurée indéterminée[18].
Une évolution notable pendant la période faisant l’objet du présent rapport a été l’adoption à l’unanimité d’une résolution par l’Assemblée nationale du Pakistan le 23 juin 2024, condamnant la multiplication des lynchages de masse, en particulier à Swat et Sargodha. L’Assemblée nationale a souligné que de tels actes étaient intolérables dans toute société civilisée et a exhorté les gouvernements fédéral et provinciaux à garantir la protection des citoyens, en particulier pour les minorités religieuses et les groupes vulnérables. Elle a également exhorté les autorités des provinces du Khyber Pakhtunkhwa et du Pendjab à enquêter et à poursuivre rapidement les responsables[19]. Il convient également de noter la résolution unanime adoptée par l’Assemblée provinciale du Pendjab en juin 2024, condamnant la violence liée au blasphème et soulignant la nécessité de protéger tous les citoyens, quelle que soit leur appartenance confessionnelle. La résolution a été adoptée en réponse au lynchage d’un touriste à Swat, qui avait été accusé de profaner le Saint Coran[20].
En incorporant les articles 298-B et 298-C au Code pénal pakistanais (CPP), le général Zia-ul-Haq a érigé en infraction pénale le fait pour les ahmadis de se déclarer musulmans, d’employer des termes et des appellations associés au prophète Muhammad, d’utiliser des pratiques musulmanes dans le culte ou de propager leur foi.
Le 17 janvier 2023, l’Assemblée nationale du Pakistan a adopté à l’unanimité le projet de loi sur le droit pénal, un amendement à l’article 298A du CPP, qui augmente les sanctions pour ceux qui manquent de respect aux épouses, à la famille et aux compagnons du Saint Prophète, de trois à dix ans de prison, en plus d’une amende d’un million de roupies. Le projet a été présenté par Maulana Abdul Akbar Chitrali, membre du parti Jamaat-e-Islami du Pakistan, qui a déclaré qu’en cas de mépris grave, la peine devrait être augmentée à la réclusion à perpétuité[21]. L’amendement a été formellement approuvé par le Sénat du Pakistan le 7 août 2023[22].
Un progrès notable a eu lieu en novembre 2023, lorsque la Cour suprême du Pakistan a ordonné aux autorités de la province du Khyber Pakhtunkhwa de remplacer le terme « Esai » par « Masihi » dans toutes les références officielles aux chrétiens. Cette décision, qui reflète des demandes de longue date de la communauté chrétienne, reconnaît « Masihi » comme une désignation respectueuse, contrairement aux connotations péjoratives du terme « Esai », liée au système de castes. Ce jugement constitue un pas significatif vers l’amélioration de la dignité et de l’inclusion des chrétiens au Pakistan[23].
Malgré certaines évolutions juridiques pendant la période faisant l’objet du présent rapport, la Commission nationale pour les minorités (NCM)[24], reconstituée en 2020 pour promouvoir l’harmonie interreligieuse et protéger les non-musulmans, continue de manquer à la fois d’efficacité institutionnelle et d’une représentativité adéquate[25]. Le 7 août 2023, l’Assemblée nationale a adopté le projet de loi sur la Commission nationale pour les minorités, mais deux jours plus tard, le Sénat a refusé de l’examiner après que des organisations de la société civile eurent exprimé des inquiétudes concernant son inefficacité et sa non-conformité aux Principes de Paris de l’ONU[26].
Une version révisée – introduite en décembre 2024 – propose un organe composé de 13 membres, incluant neuf représentants des minorités, et met l’accent sur l’autonomie financière et administrative[27]. Cependant, les défenseurs des droits de l’homme restent critiques, avertissant que sans pouvoirs statutaires ni indépendance institutionnelle, cette commission risque de n’être que symbolique. Les critiques dénoncent également l’exclusion de la communauté ahmadie et soutiennent que le maintien de la commission sous la tutelle du ministère des Affaires religieuses (MAR) – plutôt que du ministère des Droits de l’homme (MHR) – compromet son indépendance potentielle et son alignement sur les normes internationales[28].
Comme détaillé dans la section ci-dessous sur les incidents, les enlèvements ainsi que les conversions et mariages forcés continuent d’affecter les minorités religieuses, en grande partie en raison de l’absence de protections juridiques effectives. Le 13 octobre 2021, une commission parlementaire a rejeté un projet de loi anti-conversion forcée, suite à une opposition du MAR, malgré les protestations des législateurs minoritaires[29].
En juillet 2024, le Parlement du Pakistan a approuvé un amendement à la Loi sur le mariage chrétien de 1872, élevant l’âge légal minimum pour le mariage des hommes et des femmes de confession chrétienne de 16 à 18 ans. L’amendement a été promulgué le 23 juillet 2024 après signature par le Président Asif Ali Zardari[30]. Bien que la Loi sur le mariage chrétien (amendement) de 2024 marque une étape significative vers la protection des mineurs, son champ d’application est actuellement limité au Territoire de la capitale Islamabad. Conformément à l’article 144, alinéa 1er, de la Constitution, les assemblées provinciales doivent adopter leur propre législation. Sinon, les lois personnelles telles que la Loi sur la restriction du mariage des enfants – qui permet le mariage des filles à 16 ans – continuent de s’appliquer, restreignant ainsi la portée de l’amendement à la seule capitale.
Malgré ses objectifs progressistes, la loi révisée conserve plusieurs dispositions obsolètes de la loi originale de 1872, y compris des définitions vagues des officiants autorisés et l’absence de sanctions pour les violations de procédure. De plus, le problème persistant de la conversion religieuse forcée des filles chrétiennes à l’islam avant le mariage reste un obstacle majeur : une fois converties, elles tombent sous le coup du droit personnel islamique, rendant les protections de la loi sur le mariage chrétien inapplicables, contournant de fait les garanties introduites par l’amendement[31].
Le Pakistan se classe au septième rang mondial en termes de nombre total de mariages d’enfants, avec environ 19,36 millions de femmes signalées comme mariées avant l’âge de 18 ans[32].
Le nombre de jeunes filles hindoues et chrétiennes enlevées, converties de force à l’islam et contraintes d’épouser leurs ravisseurs continue d’augmenter au Pakistan. Selon des militants hindous et chrétiens, entre 500 et 1 000 filles seraient mariées de force à des hommes musulmans et contraintes de se convertir à l’islam chaque année. Selon les données du Centre pour la justice sociale (CJS), 75 % des jeunes filles touchées ont moins de 18 ans, et 18 % ont moins de 14 ans. Seize pourcents sont identifiés comme des adultes, tandis que l’âge des 9 pourcents qui restent n’a pas pu être déterminé[33].
L’escalade du nombre de cas est largement imputable à l’absence de protections juridiques complètes et à l’application incohérente des lois existantes. Le Sindh, qui présente un nombre particulièrement élevé des cas de ce type, reste la seule province à avoir adopté une législation spécifique – la Loi sur la limitation des mariages d’enfants du Sindh (2013) – visant à prévenir les mariages de mineurs[34]. Appliquée pour la première fois en 2020, la loi a facilité le retour de certaines filles enlevées au sein de leurs familles. Néanmoins, elle continue d’avoir de graves lacunes, notamment son incapacité à annuler les mariages islamiques même lorsque le statut de mineur de la jeune fille est légalement établi[35].
Le succès partiel de la législation du Sindh, comparé à l’absence de recours juridique dans d’autres provinces, souligne l’urgence de protections similaires au niveau national. Tragiquement, les jeunes filles soumises à une conversion forcée sont souvent privées du droit de revenir à leur foi d’origine. Un exemple notable est celui de Rajeeta Meghwar Kolhi, une jeune hindoue enlevée dans le Sindh en août 2024. Après avoir échappé à sa captivité deux mois plus tard, ses demandes répétées d’être réunie à sa famille ont été rejetées. Au lieu de cela, le tribunal a ordonné son placement dans un refuge pour femmes. Pourtant, le même tribunal avait précédemment permis à une jeune fille musulmane, dans une situation comparable, de retourner auprès de sa famille[36].
L’Assemblée du Sindh n’a pas encore adopté de législation interdisant explicitement les conversions forcées. En 2016, le projet de loi sur le droit pénal (protection des minorités) a été adopté à l’unanimité par l’Assemblée. Cependant, il n’est pas parvenu à entrer en vigueur après que le gouverneur de l’époque, sous la pression des partis religieux, eut refusé de le signer[37].
Bien qu’il ne soit pas directement lié à la liberté de religion, un amendement restrictif à la Loi pakistanaise sur la prévention des crimes électroniques (PECA), introduit en janvier 2025, est d’une particulier pour les minorités religieuses et les groupes politiques. La loi révisée impose des peines grande importance en raison de ses implications potentielles pour la liberté d’expression – en plus sévères pour la diffusion de ce qu’on appelle des fausses nouvelles, et accorde au gouvernement du Pakistan une autorité élargie pour bloquer le contenu numérique. Depuis son adoption initiale en 2016, la PECA a été largement critiquée pour son langage vague et ses dispositions trop larges[38]. Comme nous l’expliquons plus en détail dans le présent rapport, plusieurs affaires de blasphème pendant la période faisant l’objet du présent rapport étaient étroitement liées aux activités sur les réseaux sociaux, rendant les récents amendements à la PECA particulièrement pertinents dans ce contexte.
Incidents et développements
Au cours de ces dernières années, le Pakistan a connu d’importants changements politiques. Le départ du Premier ministre Imran Khan en avril 2022 a déclenché une période d’instabilité. Shehbaz Sharif, membre de la Ligue musulmane du Pakistan -Nawaz (PML-N) l’a remplacé le 11 avril 2022, en plein milieu d’une crise économique qui s’aggravait, ce qui a conduit à un plan de sauvetage de 7 milliards de dollars par le Fonds monétaire international (FMI) en juillet 2024[39].
Lors des élections générales du 8 février 2024, la PML-N a obtenu 108 sièges – insuffisants pour une majorité, mais suffisants pour former une coalition avec le Parti populaire du Pakistan (PPP). Shehbaz Sharif a été réélu Premier ministre le 3 mars 2024[40]. Les élections ont été suivies d’allégations de fraude électorale et d’ingérence politique. Depuis lors, l’armée a renforcé son influence sur les sphères politique, économique et sociale du Pakistan[41].
Ces dernières années, le Pakistan a également connu une détérioration marquée de sa sécurité intérieure en raison de la menace croissante du terrorisme. En 2025, le pays occupait la deuxième place de l’Indice Mondial du Terrorisme - sa position la plus élevée depuis 2014. Rien qu’en 2024, les décès liés au terrorisme ont augmenté de 45 % par rapport à l’année précédente, totalisant 1 081 morts. Le nombre d’attaques a plus que doublé, passant de 517 en 2023 à 1 099 en 2024 - le chiffre le plus élevé enregistré depuis la création de l’Indice Mondial du Terrorisme. Il s’agit de la cinquième année consécutive d’augmentation des décès, avec la plus forte augmentation annuelle de la dernière décennie[42].
Cette recrudescence est étroitement liée au retour au pouvoir des talibans en Afghanistan en 2021. Les provinces du Baloutchistan et du Khyber Pakhtunkhwa, frontalières de l’Afghanistan, restent les plus gravement touchées, représentant plus de 96 % de toutes les attaques et décès en 2024[43].
L’État islamique-Province du Khorasan (EIPK), aligné sur l’objectif plus large du groupe État Islamique d’établir un califat mondial, se distingue par l’accent qu’il met sur le jihad transnational et son extrême brutalité. Il cible fréquemment les civils, les minorités religieuses – en particulier les musulmans chiites – et les factions sunnites rivales telles que les talibans. Alors que les talibans intensifiaient leur répression contre l’EIPK en Afghanistan, de nombreux combattants se sont réinstallés au Pakistan, où ils construisent des réseaux dans les zones urbaines et rurales. Ce changement a entraîné une forte augmentation de la violence, marquée par des attaques de plus en plus sophistiquées contre les forces de sécurité, les minorités religieuses et les événements publics, exacerbant ainsi l’instabilité régionale et aggravant les tensions confessionnelles[44].
Terrorisme
Au cours de la période faisant l’objet du présent rapport, de nombreux attentats terroristes ont visé des lieux de culte au Pakistan. L’un des plus dévastateurs s’est produit le 30 janvier 2023, lorsqu’un kamikaze a fait exploser des explosifs à l’intérieur d’une mosquée bondée située dans un complexe de haute sécurité à Peshawar, tuant au moins 100 personnes[45]. Il s’agit de l’attaque la plus meurtrière dans la ville depuis le double attentat-suicide de 2013 à l’église de la Toussaint[46].
En 2023, la communauté sikhe du Pakistan a connu une poussée de violence ciblée, notamment à Peshawar, dans le Khyber Pakhtunkhwa. Le 24 juin 2023, Manmohan Singh, un sikh de 35 ans, a été tué par balles dans ce que la police a qualifié d’attaque ciblée. L’État Islamique (EI) a revendiqué la responsabilité de ce meurtre[47]. Cela a marqué le troisième meurtre ciblé de sikhs cette année, intensifiant les craintes concernant la sécurité et l’avenir de la communauté. En réponse, de nombreux sikhs ont été contraints de s’installer ailleurs au Pakistan ou d’émigrer[48].
Le 29 septembre 2023, deux attentats-suicides ont visé des événements religieux au Pakistan : l’un a frappé une procession du 12 Rabi-ul-Awwal à Mastung, au Baloutchistan, et l’autre une mosquée à Hangu, dans le Khyber Pakhtunkhwa. Les attaques coordonnées ont tué au moins 58 personnes et en ont blessé plus de 80[49]. Bien qu’aucun groupe n’en ait officiellement revendiqué la responsabilité, les analystes ont noté des similitudes avec les tactiques de l’EIPK[50].
La violence contre les chiites a augmenté depuis que le général Zia-ul-Haq a adopté une politique d’islamisation du pays dans les années 1980, mais la situation s’est aggravée ces dernières années. Le 21 novembre 2024, des tireurs embusqués ont attaqué un convoi de passagers musulmans chiites qui voyagaient de Parachinar à Peshawar, dans le district de Kurram (province du Khyber Pakhtunkhwa). L’attaque, qui a duré environ 40 minutes, a fait au moins 42 morts – dont six femmes – et blessé environ 20 autres personnes. Le ministre fédéral de l’Intérieur, Mohsin Naqvi, a condamné cette attaque en tant qu’acte terroriste, bien qu’aucun groupe n’en ait revendiqué la responsabilité[51].
Blasphème
Comme indiqué dans la partie consacrée au cadre juridique, les cas de blasphème ont considérablement augmenté au cours de la période faisant l’objet du présent rapport. Selon certaines des dernières données, au moins 225 individus ont été accusés de blasphème entre janvier et la mi-août 2024. Cela fait suite aux 329 cas enregistrés en 2023, reflétant une incidence de plus en plus élevée des accusations de blasphème d’année en année[52].
Le 11 février 2023, un incident tragique s’est déroulé à Nankana Sahib, au Pendjab, après que Muhammad Waris eut été accusé de blasphème au motif qu’il aurait profané le Coran. Muhammad Waris, qui avait été acquitté d’accusations similaires en 2019, a été placé en détention au poste de police de Warburton. Une foule, incitée en partie par les réseaux sociaux, a pris d’assaut le poste de police, maîtrisé les policiers, enlevé de force Muhammad Waris, l’a lynché et a tenté de mettre le feu à son corps[53].
Un des incidents les plus graves liés aux allégations de blasphème a eu lieu le 16 août 2023, à Jaranwala, dans la province du Pendjab, où une foule violente a attaqué la communauté chrétienne locale à la suite d’accusations selon lesquelles deux hommes de confession chrétienne auraient profané le Coran. La violence a entraîné la destruction d’au moins 22 églises et l’incendie de plus de 90 habitations de chrétiens. Les troubles auraient été provoqués par des annonces émanant des mosquées locales et des réseaux sociaux, appelant les musulmans à se mobiliser. En réponse, des centaines d’individus armés de bâtons et de pierres ont pris d’assaut le quartier chrétien[54]. À la fin de juin 2024, seules deux personnes sont encore emprisonnées en lien avec les attaques de Jaranwala. L’une d’elles est Pervez Kodu, un chrétien accusé d’avoir contribué aux allégations de blasphème fabriquées de toutes pièces contre les deux frères chrétiens ; l’autre est un musulman. Pendant ce temps, jusqu’à 300 personnes arrêtées pour violences de masse ont été libérées, soulignant la déresponsabilisation persistante dans de tels cas[55].
Les événements de Jaranwala ont été largement façonnés par une campagne de désinformation et des contenus incendiaires diffusés via les réseaux sociaux. Des plateformes telles que Facebook et WhatsApp ont joué un rôle central dans la propagation de l’incitation, y compris des vidéos appelant les gens à se mobiliser contre les chrétiens accusés de blasphème. De fausses allégations et des messages émotionnellement chargés ont rapidement pris de l’ampleur, intensifiant l’indignation du public. Les médias traditionnels ont également exacerbé la situation. Cette affaire illustre comment les médias en ligne et audiovisuels peuvent être manipulés pour inciter à la violence de masse, en particulier contre les minorités religieuses, dans une atmosphère de peur et d’intolérance[56].
Un schéma similaire d’implication des médias a été observé le 25 mai 2024, lorsque Nazir Masih, un chrétien de 70 ans originaire de Sargodha, au Pendjab, a été victime d’un lynchage brutal par une foule, à la suite d’allégations de blasphème. Il a été roué de coups, sa maison a été pillée et son magasin de chaussures incendié. Malgré les soins médicaux qu’il a ensuite reçus, il est mort de ses blessures le 3 juin 2024. L’affaire était particulièrement alarmante dans la mesure où l’intégralité de l’agression a été filmée et diffusée en direct sur les réseaux sociaux, avec des images montrant plusieurs individus attaquant cet homme âgé, tandis que d’autres encourageaient la violence[57]. Dans la foulée, une affaire criminelle a été enregistrée contre 40 suspects identifiés et plus de 400 non identifiés. Bien que plus de 60 personnes aient été initialement arrêtées, 52 d’entre elles ont été rapidement libérées sous caution, soulevant de sérieuses inquiétudes quant aux responsabilités et à l’enracinement de l’impunité dans les cas de violences collectives liés aux allégations de blasphème[58].
Dans le cas du lynchage de Sargodha, des entretiens avec des membres de la famille et des résidents locaux ont révélé que l’intervention de la police pendant l’attaque n’était pas à la hauteur, et que Nazir Masih a été battu en présence d’agents des forces de l’ordre. Ce récit a été corroboré par des vidéos circulant sur les plateformes de médias sociaux, montrant l’incapacité de la police à disperser la foule[59].
Suite à une mission d’enquête sur l’attaque collective de Sargodha, la Commission des droits de l’homme du Pakistan (HRCP) a conclu que la violence pourrait avoir son origine dans un conflit personnel, amplifié par la suite dans un cadre religieux afin de mobiliser un soutien plus large et de susciter l’indignation publique. Le rapport de la HRCP met en lumière un schéma préoccupant au Pakistan, où les conflits individuels sont reformulés en accusations de blasphème, entraînant souvent une violence collective. Il note également un lien rapporté entre le principal instigateur et le Tehreek-i-Labbaik Pakistan (TLP), un parti politique religieux radical, soulevant de sérieuses inquiétudes quant à la manipulation du sentiment religieux à des fins personnelles ou politiques[60].
Dans certains cas, l’intervention opportune de la police a permis d’éviter le lynchage collectif d’individus accusés de blasphème. En février 2024, un commissaire adjoint de la police a réussi à sauver une jeune femme d’une foule violente dans un marché de Lahore, après qu’elle eut été accusée de blasphème pour avoir porté une robe qui comportait des mots écrits en arabe, considérés à tort comme contenant des versets coraniques[61].
Une étude de la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH) a documenté une augmentation dramatique des emprisonnements pour blasphème au Pakistan, le nombre de cas passant de 11 en 2020 à 767 à la mi-2024. Cette augmentation est particulièrement aiguë dans la province du Pendjab, qui a comptabilisé 594 cas en juillet 2024. Selon la CNDH, cette augmentation est largement due aux accusations de blasphème liées au contenu des réseaux sociaux, ciblant particulièrement les jeunes[62].
Cette tendance semble étroitement liée aux opérations de réseaux organisés, axés sur l’identification de prétendus blasphèmes en ligne. Parmi eux, la Commission juridique sur le blasphème du Pakistan (LCBP) occupe une place particulièrement importante. Composée en grande partie d’avocats du Pendjab aux inclinations conservatrices et islamistes, la LCBP opère au sein d’un réseau plus large d’acteurs juridiques et religieux plaidant pour l’application rigoureuse des lois sur le blasphème. Ces groupes ont mené des campagnes agressives exigeant une action de l’État, contribuant à une augmentation des plaintes pour blasphème en ligne. Un rapport de juillet 2023 du ministère des Affaires religieuses (MAR), basé sur des données de l’Agence fédérale d’investigation (AFI), a cité plus de 400 000 plaintes, dont beaucoup étaient également liées à des accusations d’obscénité[63].
Un rapport interne de la branche spéciale de la police du Pendjab, intitulé « le business du blasphème », a révélé l’existence d’un réseau criminel qui piégerait des victimes – principalement de jeunes hommes musulmans sunnites – dans des affaires de blasphème fabriquées de toutes pièces, par le chantage et l’extorsion. Ce même réseau a notamment été identifié comme le plaignant dans 90 % de tous les cas de blasphème enregistrés par l’Agence fédérale d’investigation (AFI). Le rapport a estimé qu’il y avait au moins 300 victimes, soulignant l’abus systémique des lois sur le blasphème et le besoin urgent de réforme[64].
D’autres cas graves de violence liés à des allégations de blasphème ont eu lieu pendant la période faisant l’objet du présent rapport. Le 21 juin 2024, à Madyan (vallée de Swat), un touriste local a été lynché par une foule suite à des accusations de profanation du Coran. Des vidéos troublantes largement partagées sur les réseaux sociaux montraient une foule nombreuse entourant le corps en feu de la victime, soulignant la brutalité de l’attaque[65].
Un autre événement grave a eu lieu le 7 septembre 2024, à Umerkot (province du Sindh), où le Dr Shahnawaz Kumbhar a été accusé de blasphème en raison d’une publication sur Facebook. L’allégation a déclenché des manifestations violentes, notamment des attaques contre un poste de police et l’incendie de véhicules de police. Peu de temps après, Shahnawaz Kumbhar a été abattu et tué lors de ce qui a été décrit comme un « affrontement » avec la police, une affirmation qui a soulevé des questions dans un contexte de tensions accrues et d’appels à la responsabilité[66].
Au cours de la période faisant l’objet du présent rapport, de nombreuses personnes au Pakistan ont été condamnées à mort ou à la réclusion à perpétuité pour des accusations de blasphème. Bien qu’à ce jour aucune exécution n’ait été réalisée dans de tels cas, et que des cours supérieures aient parfois annulé des condamnations, les prévenus passent souvent des années dans le couloir de la mort avant d’être acquittés. Même après leur libération, les menaces pour leur sécurité persistent, obligeant beaucoup d’entre eux à se cacher ou à s’exiler en raison du risque persistant de violence extrajudiciaire et d’ostracisation sociale.
Le 29 juin 2024, Ahsan Raja Masih, un chrétien de 22 ans, ouvrier dans une briqueterie, a été condamné à mort par le tribunal anti-terroriste de Sahiwal en vertu de plusieurs dispositions du Code pénal pakistanais. Il a été accusé d’avoir partagé une image d’un Coran endommagé sur les réseaux sociaux. Le tribunal a conclu que son comportement avait offensé les sentiments des musulmans et constituait une tentative de promouvoir la haine religieuse[67].
En septembre 2024, Shagufta Kiran, une mère chrétienne pakistanaise de quatre enfants, âgée de 40 ans, a été condamnée à mort pour blasphème. Elle avait été arrêtée le 29 juillet 2021 à Islamabad au motif qu’elle aurait partagé un contenu blasphématoire dans un groupe WhatsApp en septembre 2020[68].
De nombreux leaders chiites considèrent que les amendements de l’article 298-A du Code pénal pakistanais (PPC) ciblent leurs croyances et pratiques religieuses, provoquant ainsi une controverse significative. Cette perception est en partie enracinée dans les distinctions théologiques au sein de l’islam chiite, où des perspectives critiques sur Aïcha – la plus jeune épouse du Prophète Muhammad – existent en raison de son opposition historique à Ali ibn Abi Talib, que les musulmans chiites considèrent comme le successeur légitime du Prophète[69]. En août 2023, Agha Baqir al-Hussaini, un éminent religieux chiite, a été arrêté à Skardu, la plus grande ville de la région du Gilgit-Baltistan, à la suite de sa critique publique de la législation sur le blasphème récemment amendée. Dans un discours, il a afirmé que les musulmans chiites ne s’abstiendraient pas de critiquer certaines figures historiques – compagnons et parents du Prophète Muhammad – qui s’étaient opposés à la succession d’Ali ibn Abi Talib[70].
Au Pakistan, les ahmadis sont également souvent accusés de blasphème et font face à une discrimination légale et sociale systématique, en vertu des articles 295-A et 295-B du CPP. Selon les données du site web sur la persécution des ahmadis et de la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH), la communauté musulmane ahmadie du Pakistan est confrontée à une persécution systématique et soutenue. Entre 1984 et le 9 février 2023, au moins 277 ahmadis ont été tués[71] et 415 ont été attaqués physiquement en raison de leur foi. Au-delà des questions liées à sa sécurité personnelle, la communauté a subi des attaques répétées de ses lieux de culte et de ses sites de sépulture : 31 lieux de culte ahmadis ont été démolis, 40 scellés par les autorités, 29 endommagés ou incendiés, et 16 occupés de force. De plus, 39 corps ont été exhumés, 96 enterrements ont été refusés et 99 tombes ont été profanées[72].
En 2024, au moins 36 ahmadis ont été arrêtés au Pendjab et dans le Sindh pour avoir accompli les rites de l’Aïd al-Azha, qu’il leur est légalement interdit d’observer en tant que non-musulmans en vertu de la loi pakistanaise. Pendant ce temps, les partisans du Tehreek-e-Labbaik Pakistan (TLP) ont incité à la violence en ligne. Lors d’un rassemblement en mai 2024, le leader du TLP, Asim Ashfaq Rizvi, a publiquement menacé d’exécuter les ahmadis se livrant à des sacrifices rituels, pendant que la police regardait sans intervenir[73].
La communauté hindoue du Pakistan continue également de faire face à une discrimination systémique. En juin 2023, la Commission de l’enseignement supérieur (CES) a ordonné aux universités d’éviter de célébrer Holi, qualifiant ce festival d’incompatible avec l’identité et les valeurs islamiques du Pakistan. Cette directive, motivée par les célébrations de Holi à l’Université Quaid-i-Azam, a suscité un large mécontentement et a été perçue comme révélatrice de la marginalisation institutionnelle des minorités religieuses, en particulier dans l’éducation[74].
Un mois plus tard, la communauté hindoue a subi une autre attaque directe lorsque le temple Mari Mata, vieux de 150 ans, dans le bazar des soldats de Karachi a été démoli. L’opération a eu lieu pendant la nuit, lors d’une coupure de courant, avec des bulldozers et des pelles mécaniques. Bien que les murs extérieurs et la porte du temple soient restés debout, la structure intérieure a été détruite. Des témoins ont rapporté qu’un véhicule de police était présent lors de la démolition, soulevant des inquiétudes quant à la complicité officielle et l’incapacité à protéger le patrimoine religieux des minorités[75].
Ce n’était pas un incident isolé. En 2023, il y a eu une augmentation significative des cas de violence non létale à l’encontre des communautés non musulmanes et leurs lieux de culte, avec 193 cas signalés dans quatre régions. La plupart des attaques étaient concentrées dans le Punjab et le Sindh, des provinces traditionnellement considérées comme moins touchées par le terrorisme. Plus de 60 sites religieux ont été profanés pendant la période faisant l’objet du présent rapport, dont 36 lieux de culte ahmadis, 22 églises, deux temples hindous et un gurdwara sikh[76]. Un exemple parmi les innombrables cas touchant les minorités religieuses a impacté la communauté chrétienne en mars 2024, lorsque des individus non identifiés ont profané trois tombes dans un cimetière réservé aux chrétiens dans la zone de Batora, dans le district de Swat[77].
Conversion forcée
Le fléau des filles et des jeunes femmes issues de minorités religieuses enlevées, violées et forcées de se convertir à l’islam et d’épouser leur ravisseur n’a cessé de croître, avec de graves conséquences pour les communautés chrétiennes, hindoues et, dans une certaine mesure, sikhes.
En janvier 2023, des experts des Nations Unies ont exprimé leur profonde préoccupation quant à l’augmentation du nombre de cas au Pakistan impliquant l’enlèvement, la conversion religieuse forcée et le mariage contraint de jeunes filles appartenant à des communautés religieuses minoritaires. Ils ont souligné que de telles pratiques constituaient de graves violations des droits humains fondamentaux, notamment la liberté de religion ou de conviction et les droits de l’enfant. Les experts ont appelé le gouvernement pakistanais à prendre des mesures immédiates et efficaces pour prévenir de tels abus, garantir la poursuite des auteurs et assurer la justice et une protection adéquate aux victimes. Ils ont en outre exhorté à l’adoption d’une législation complète et à la mise en œuvre de politiques ciblées pour protéger les minorités religieuses et les autres groupes vulnérables contre de telles violations[78].
En juin 2023, Kareena Kumari, une jeune fille hindoue qui aurait été enlevée dans le district de Shaheed Benazirabad, a témoigné devant un tribunal qu’elle avait été convertie de force à l’islam et mariée sous la contrainte à un musulman. À la suite de son témoignage, le tribunal a ordonné qu’elle soit placée dans un centre de protection des femmes et qu’elle soit ensuite rendue à ses parents[79]. Son père a publiquement affirmé que des extrémistes religieux – en particulier Mian Abdul Haq (plus connue sous le nom de Mian Mithu), originaire du nord du Sindh – exploitaient ce qu’il a qualifié d’usines à conversion dans lesquelles des filles non musulmanes étaient enlevées et contraintes à la conversion et au mariage[80].
Le ministère des Affaires religieuses a organisé un séminaire à Islamabad le 31 janvier 2023, au cours duquel, selon la Commission, le phénomène des conversions forcées, des enlèvements et des mariages forcés a été nié. Cela a provoqué une grande consternation et de l’indignation parmi les membres des communautés minoritaires chrétiennes et hindoues présentes[81].
Un cas notable est celui de Laiba Suhail, une chrétienne de 10 ans originaire de Faisalabad, qui a été enlevée le 11 février 2024, contrainte de se convertir à l’islam et mariée de force à un homme divorcé de 35 ans, Muhammad Irfan. Bien que l’on dispose de documents officiels de l’Autorité nationale des bases de données et d’enregistrement (NADRA) attestant clairement de son âge, les premières enquêtes ont rejeté les allégations de mariage infantile. Un certificat de mariage daté du 6 mars 2024 indiquait à tort que Laiba avait 17 ans. Ce n’est que grâce aux efforts juridiques soutenus de sa famille qu’Irfan a finalement été arrêtée et que des accusations supplémentaires ont été déposées contre les personnes impliquées dans l’enlèvement et la falsification de documents[82].
L’un des cas les plus récents est celui d’Ariha Gulzar, une jeune chrétienne de 12 ans originaire d’Okara, qui aurait été enlevée le 20 janvier 2025, convertie de force à l’islam et mariée à son ravisseur, Sajjad Baloch. Malgré les appels répétés de sa famille à une intervention des autorités et à une protection, Ariha reste captive, tandis que ses proches continuent de faire face à des menaces et intimidations[83].
Les membres des minorités religieuses au Pakistan subissent également des pressions et des violences pour avoir refusé de se convertir à l’islam. Un exemple récent est le cas de Waqas Masih, un jeune chrétien de 22 ans qui aurait été agressé le 22 mars 2025 par son supérieur hiérarchique, Zohaib, dans l’usine de papier Subhan à Sheikhupura, au Punjab. Selon les informations disponibles, l’attaque faisait suite au refus de Waqas d’embrasser l’islam, malgré la pression soutenue de son employeur[84].
Discrimination
Les minorités religieuses au Pakistan font également face à d’autres formes de discrimination, fondées sur leur statut socio-économique. Un problème critique qui affecte les minorités religieuses au Pakistan est celui du travail forcé dans l’industrie des briques. On estime que 4,5 millions de personnes sont employées dans environ 20 000 briqueteries à travers le pays, avec une représentation disproportionnée des minorités religieuses. Bien qu’elles constituent moins de 5 pourcents de la population nationale, les minorités – en particulier les chrétiens et les hindous des castes répertoriées[85] – représentent jusqu’à 50 pourcents de la main-d’œuvre des briqueteries, en particulier dans les provinces du Pendjab et du Sindh[86]. La combinaison de la position de basse caste et du statut économique rend pratiquement impossible un recours légal adéquat et une représentation dans les cas de discrimination.
Les récentes inondations record ont également touché de manière disproportionnée les communautés hindoues et chrétiennes à faible revenu. En réponse à des événements météorologiques extrêmes, les autorités municipales ont lancé des campagnes contre les habitations informelles – principalement habitées par ces groupes – entraînant la démolition de maisons et d’églises construites le long des voies de drainage naturelles. Déjà affectées par la ségrégation en matière de lieu de résidence, les familles déplacées doivent maintenant faire face à l’obstacle encore plus grand du relogement[87].
La discrimination contre les minorités religieuses est également profondément ancrée dans le système éducatif du Pakistan, en particulier dans les manuels scolaires. Même si ces dernières années ont vu quelques améliorations, de nombreux textes contiennent encore des contenus offensants ou désobligeants ciblant les communautés minoritaires. Une étude du Centre pour la justice sociale (CJS) confirme la persistance de ce type de matériel dans divers programmes régionaux, notant des représentations biaisées, des jugements moraux et des stéréotypes religieux dans 14 pourcents des chapitres des manuels scolaires au Pendjab, 5 pourcents des publications de la National Book Foundation et 0,7 pourcent dans le Sindh. En revanche, les manuels scolaires du Khyber Pakhtunkhwa et du Baloutchistan ne comportaient pas de contenu haineux direct. À titre d’exemples de termes discriminatoires, il y a des expressions telles que « la mentalité des hindous », « domination totale des hindous sur les musulmans » et « attitudes anti-musulmanes du Congrès ». Ces récits favorisent l’intolérance religieuse et entravent les efforts visant à cultiver des environnements d’apprentissage inclusifs et respectueux pour les étudiants de tous horizons[88].
Une étude du chercheur Azam Mairaj souligne la marginalisation systématique des minorités religieuses au Pakistan – en particulier les castes répertoriées et les chrétiens – par la manipulation des données du recensement. Les « castes répertoriées » (encore appelés « hors caste » ou « dalits »), qui constituaient autrefois environ 34 % de la population des minorités, ont été exclues du recensement de 1981 et, malgré leur réintégration en 1998, restent considérablement sous-évaluées. Une tendance similaire a affecté les chrétiens lors du recensement de 2017, qui a omis environ 730 000 personnes sur la base de la croissance démographique attendue. Cet effacement statistique a directement impacté la représentation politique, en particulier après l’introduction des électorats séparés en 1985, ce qui a réduit l’influence de ces communautés. En revanche, les hindous faisant partie d’une caste ont vu leur part augmenter de 16 % lors des premiers recensements à presque 44 % en 2023, en partie en raison d’une capacité organisationnelle plus forte. Azam Mairaj soutient que cette manipulation constitue une forme de « génocide statistique », renforçant la discrimination systémique à l’encontre des minorités[89].
La communauté chiite du Pakistan s’est également plainte de préjugés systémiques de la part des institutions étatiques. Des restrictions ont été imposées pendant le mois de Muharram, d’une grande signification religieuse pour les musulmans chiites. À certains endroits, les autorités locales ont invoqué l’article 144 du Code de procédure pénale pour interdire les processions traditionnelles chiites, évoquant des inquiétudes concernant l’ordre public et d’éventuels troubles confessionnels. Par une mesure sans précédent, la police d’Islamabad a également imposé une interdiction de dix jours à l’entrée de motos et de passagers dans la zone rouge de la ville. Bien que les autorités se soient engagées à proposer des moyens de transport alternatifs, de nombreux résidents à faible revenu se sont retrouvés avec des options limitées, soulignant l’impact disproportionné de ces mesures de sécurité sur les minorités religieuses[90].
La conséquence ultime est que les membres des minorités religieuses du Pakistan – notamment les chrétiens, les hindous, les ahmadis et les minorités musulmanes – ont été contraints de fuir leurs domiciles, de changer de domicile à l’intérieur du pays, ou de demander l’asile à l’étranger en raison de persécutions, des accusations de blasphème et de la violence religieuse. Cette tendance, alimentée par l’extrémisme croissant, persiste depuis plus d’une décennie et s’est poursuivie pendant la période faisant l’objet du présent rapport. Certains se sont cachés, d’autres, face à l’insécurité et aux difficultés économiques, ont quitté le pays et restent bloqués à l’étranger avec leurs familles. Dans le Sindh, les familles hindoues ont de plus en plus émigré vers l’Inde, invoquant des conversions forcées, des extorsions de fonds et des enlèvements – ce qui a incité certains à décrire ce phénomène comme une « émigration silencieuse »[91].
Perspectives pour la liberté religieuse
Au cours de la période faisant l’objet du présent rapport, certaines évolutions positives ont été notées au Pakistan, dont l’adoption du Programme d’instruction religieuse de 2023 (REC), la résolution de l’Assemblée nationale du 23 juin 2024 condamnant le lynchage par la foule, et la Loi sur le mariage chrétien (amendement) de 2024. Ces mesures représentent des progrès réguliers vers une plus grande inclusion et protection juridique pour les minorités religieuses.
Cependant, la discrimination structurelle persistante et une culture d’impunité continuent de miner la liberté religieuse – ce qui équivaut souvent à de la persécution. Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est la montée des accusations de blasphème, dont beaucoup semblent fabriquées de toutes pièces et de plus en plus liées aux réseaux sociaux, ainsi que les violences collectives qui suivent fréquemment de telles allégations.
Tout aussi inquiétante est l’expansion de la législation sur le blasphème, à travers le projet de loi sur le droit pénal, qui a élargi l’article 298-A du Code pénal pakistanais, renforçant ainsi un cadre juridique propice aux abus.
Ces défis sont aggravés par une profonde instabilité politique et économique et l’influence croissante des groupes extrémistes, exacerbée par le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan voisine. En conséquence, les perspectives de liberté religieuse au Pakistan restent négatives – tant pour les communautés minoritaires que pour les membres de la majorité musulmane qui sont également affectés par ces dynamiques.
Sources